Madagascar
Et si j’étais née là-bas ?

J’ouvre les yeux, ils atterrissent sur un tracé rouge flanqué sur la tablette en face de moi, où un écran affiche la terre avec au centre un avion disproportionné. Je viens de parcourir des milliers de kilomètres, m’apprête à détacher la ceinture de sécurité et descendre de l’avion dans quelques instants. Oui, je viens d’avoir la chance de passer trois mois à Madagascar en tant que volontaire du WWF et bientôt, je marcherai à nouveau sur le sol suisse, où je suis née il y a vingt-sept ans, où j’ai effectué mes études, avec au final une licence en histoire de l’art et un DESS en muséologie et conservation du patrimoine en cours. Je suis née à cet endroit de la terre, faisant partie des pays riches et développés, et des êtres humains qui ont le privilège d’avoir accès aux études, à toute l’opulence du mode de vie à l’occidentale… Alors que j’aurai pu naître là-bas, à l’autre bout de ce fil rouge. Madagascar.
Je repense aux habitants de Menatraka, petit village situé dans la région des forêts humides du sud-est de l’île, avec qui j’ai travaillé durant un mois. Et si j’étais née là-bas ? Les différences y seraient telles. Des exemples ?
Je rentre à la maison, en Suisse. Premièrement, j’enlève mes chaussures, rien de plus banal. Et non, là-bas, je marcherais pieds nus, comme la plupart des gens de Menatraka. Ensuite, je me rends aux toilettes, tire la chasse d’eau. Alors que là-bas j’aurais pris l’habitude d’aller dans la nature. Je prends une douche, soulève quelque chose qu’on appelle un robinet et de l’eau me tombe sur la tête, chaude de surcroît! Là-bas, j’irais me laver dans la rivière, en espérant ne pas tomber sur la bilharziose, si du moins, j’ai conscience que ce ver existe. Du savon ? Non, même pas. Je jette nonchalamment mes vêtements dans le lave-linge, verse de la poudre, presse un bouton et attend que la machine fasse le travail, que là-bas j’aurais fait à la main, en frappant le linge sur une pierre. Puis, j’entre dans la cuisine, observe. Comment réagirais-je, si j’étais de Menatraka, face à cette caverne d’Ali Baba d’équipement de modernité : frigo, lave-vaisselle. Qu’est-ce que j’y mettrais ? Cuisinière et four électrique. Je cuisinerais au bois. Table, chaise. Je mangerais par terre sur une natte. Tiroir, armoire. Je n’aurais qu’une cocotte et une assiette pour toute la famille. Toaster, tire-bouchon. A quoi bon ? Poubelle. Pour y jeter quoi ? Je ne produirais quasiment aucun déchet. Je récupèrerais chaque bouteille en PET pour y mettre du miel ou le lait de zébu que j’aurais trait, si j’en possédais un. Mon regard survole toute ces choses créées par l’homme, mais dont je n’en devinerais même pas l’utilité, si j’étais née là-bas. Sommes-nous suréquipés d’objets ? Nous vautrant dans le confort ? Gavons-nous à dose de surconsommation ? Jusqu’à en rendre la terre malade ?
Je suis gênée à l’idée de cette « moi » gâtée. Si je venais de Menatraka, je ne verrais jamais les rayons débordants des supermarchés, la variété de fruits et légumes sur une si petite surface, me contentant au mieux de riz trois fois par jour.
L’intensité de cette expérience de volontaire à l’autre bout du monde m’a laissé des traces. Marquée, je l’ai été par leur pauvreté, leur force, leur joie de vivre. Et petit à petit, je me suis imprégnée de leur regard sur le monde :
Mes journées débuteraient au levé du soleil et aux appels du coq. Il serait cinq heures du matin, mais qui s’en soucierait, personne n’aurait de montre. Ensuite, j’irais travailler à la rizière, chercher du bois de chauffe ou aux cours d’alphabétisation donnés par des volontaires du WWF. D’ailleurs, ce serait la première fois de ma vie que je verrais des étrangers blancs. J’y apprendrais l’alphabet malgache et à écrire mon nom. Ils m’auraient présenté la pyramide alimentaire, pour comprendre pourquoi il est important de varier mon alimentation, manger les haricots secs que je cultive et pas seulement les vendre.
« Aussi, pendant des séances de planning familial, les volontaires du WWF ont passé du temps à m’expliquer les raisons d’utiliser un contraceptif pour contrôler la natalité. Avec eux, nous avons planté une pépinière de café pour nous donner un moyen de gagner de l’argent à long terme. De même, nous avons semé des courgettes et des carottes en utilisant du compost. Cela n’est pas compliqué, c’est même facile à faire, mais il me manque parfois la motivation pour entretenir mon potager, le désherber, l’arroser. Je suis habituée à ce que la nature soit généreuse sans rien faire.
Durant la venue des volontaires, le WWF a présenté un film dans les écoles pour sensibiliser les enfants à l’importance des forêts pour la conservation de la biodiversité et des espèces endémiques de Madagascar, et j’ai compris que mon mode de vie représentait une menace pour la forêt. Mais c’est la pauvreté qui me pousse à puiser de quoi vivre dans la nature. Les gestes que faisaient mes parents et mes grands-parents, comme chasser les lémuriens ou brûler la forêt, je ne peux dorénavant plus les faire, si je veux que mes enfants aient la chance de les voir. Il faut que je change ma manière de vivre et pour cela, ma condition de vie.
J’apprends donc à constituer des réserves de riz dans le grenier communautaire créé avec l’appui du WWF pour avoir de quoi nourrir ma famille durant la période de soudure. Aussi, le WWF a distribué dix poules, dix canards ou dix lapins à un villageois pilote qui est chargé de les faire se reproduire pour en donner à son tour dix à trois autres villageois et ainsi de suite. « Bonne idée », me direz-vous, mais personne n’a voulu reprendre les animaux du pilote. Pourtant, il avait plus de cinquante bêtes. Pourquoi n’ai-je pas accepté de reprendre ces animaux ? Ma famille a faim. J’aurais pu les manger ou les vendre pour me faire de l’argent…»
Là-bas, à mon âge, je serais mariée depuis au moins dix ans. J’aurais déjà peut-être sept enfants et mon rêve, comme le veut la tradition, serait d’en avoir quatorze, sept filles et sept garçons qui m’aideraient dans les champs ou quand je serais âgée. Il me resterait une vingtaine d’année à vivre selon les statistiques d’espérance de vie.
Me mettre dans la tête d’une malgache…
J’essaie de toute mes forces de me mettre dans la tête d’une malgache, mais je me heurte à une incompréhension. Voilà où en est le WWF. Il y a encore du travail à faire. Discuter, expliquer, sensibiliser, cela demande du temps et de la persévérance.
A travers cette expérience, j’ai pris conscience qu’à mon échelle, à travers mes gestes quotidiens, avec ma volonté, je peux jouer un rôle pour la protection de la planète entière.
Si la malgache dans laquelle j’ai vécu, est prête à le faire malgré l’extrême dépouillement dans lequel elle vit, alors pourquoi pas la suissesse que je suis aussi aujourd’hui ?
J’étais partie en ayant l’envie d’aller loin, de voir ailleurs et de « faire quelque chose », comme on nous l’apprend si bien à l’école. Au retour, je ne regarderai plus jamais ma banale cuisine comme avant, car mes yeux sont pleins. De ces sourires et de ces ventres ronds cachant la misère. De ces arbres sculptés mi-vivants mi-calcinés. De ces dégradés de collines modelés par les sfumato des brûlis. Et j’ai plus que jamais l’envie de « faire quelque chose » pour notre terre.
Si vous rêvez de même, alors faites-le, inscrivez-vous !
Un conseil : acceptez de vous laisser surprendre en bien par les imprévus !
Faites preuve de patience : je me souviens d’une fois où j’avais demandé si la papaye que la cuisinière était en train d’éplucher allait être mangée cuite ou crue. La réponse donnée par l’interprète : « crui ». Cuit ou cru ? « crui ». Finalement, j’ai eu la réponse une fois dans l’assiette… Elle était cuite mais présentée sous forme de salade. Donc « crui ».